Sandrine PHAM – COURS MONTAIGNE
Dans un contexte général de délitement du lien social, la joie de se sociabiliser et d’acquérir des savoirs nouveaux présente un enjeu majeur : bien que devant faire à une anomie sociale croissante, l’adolescent se trouve aujourd’hui et paradoxalement, confronté à une ouverture vertigineuse sur le monde. D’où l’intérêt d’établir des relations à ses pairs et au Savoir structurantes, au sein de ce qui devrait s’apparenter davantage à une deuxième maison où il ferait bon vivre dans la joie et la bonne humeur, qu’à un lieu maussade fondé sur la contrainte et la coercition. Comme l’affirmait déjà Rabelais, père des Gargantua et Pantagruel mais avant tout médecin renommé, avec sa bonhomie légendaire : « Les Joyeux guérissent toujours … »
En classe, la qualité de l’accompagnement de l’élève par son professeur revêt donc un caractère fondamental par l’aptitude de ce dernier à :
- L’aider à reconnaitre son identité propre et à déterminer ses attentes ;
Identifier ses besoins et les éventuelles entraves le mettant en difficulté dans sa vie et / ou dans ses apprentissages ;
- Générer autour de lui un climat d’hospitalité, agréable et rassurant, propice à leur dépassement pour favoriser l’envie et le plaisir de la découverte.
En bref, le « Connais-toi toi-même » de Socrate reprenant la devise Delphique dans une quête de soi, « faute de quoi l’existence ne vaut d’être vécue ».
I Rôle des Besoins fondamentaux
Les besoins fondamentaux de l’élève sont à l’origine de sa motivation, mobilisatrice de son action, l’organisme étant dominé, et son comportement organisé par les besoins insatisfaits » (Maslow) ; principe qui vient corroborer ainsi certaines des conclusions de Rousseau, (l’Emile, IV) en ce sens que l’Humain, bon par essence, et non entravé, tend vers son épanouissement. « Com-prendre » l’élève, c’est donc le prendre dans son ensemble pour trouver l’origine de la motivation de ses actions pour lui permettre de mobiliser son énergie pour construire son bonheur. Par-là, l’autonomie, contraire à la posture de l’individu isolé, désigne le stade de développement de celui qui s’investit dans la relation à autrui – enseignants et pairs – Il bénéficie alors d’une plus grande liberté pour ériger son futur, gage de sécurité identitaire : « l’autonomie s’acquiert de façon toujours relative, dans un rapport d’hétéronomie […] y accéder, c’est apprendre à trouver le bon positionnement dans un univers complexe fait de relations aux autres et modelé par des lois extérieures » (Lenhardt). « Mus par une motivation de croissance, non fondée sur les déficiences, les sujets accomplis ne dépendent, pour leur satisfaction fondamentale, ni du monde extérieur, ni des autres, ni de la culture, ni des moyens vers des fins, ni généralement des satisfactions extrinsèques. Ils dépendent au contraire de leur propre développement. Les gens dont les besoins fondamentaux ont été satisfaits, en particulier dans leur jeunesse, résistent à la frustration car alors dotés d’une solide structure de caractère, davantage guidés par celui-ci, que par les lois de la société. Dans cette optique, l’enseignement dispensé dans la joie, le non -jugement et l’absence de censure autoritaire, favorise le développement de capacités (identité, affirmation, altérité).
II De la joie nécessaire à la construction identitaire
Le Philosophe privilégie la « phronésis », la perspicacité et le discernement. Sa démarche repose sur trois principes : l’acceptation d’autrui, le questionnement et la contradiction dialectique. L’enseignement devrait également se réclamer de cette filiation avec la notion de « Praxis » dont l’idéologie assumée se résume au mot pragmatisme […] initiation singulière, heuristique et humble à la sagesse.
Le Professeur-compagnon partage et remplit une partie importante de la vie son élève. Son enseignement va bien au-delà d’une transmission d’oracle érudit mais s’apparente plutôt à une forme de contrat moral à visée d’efficacité personnelle : c’est le cours ponctué d’anecdotes, l’interaction avec des exemples issus de la vie de l’élève, le bon mot qui déride la classe ou l’organisation d’un évènement culturel fédérateur qui viennent conférer du sens à la substance académique…
Le Mythe de Pygmalion en milieu scolaire
Transposons ce mythe, extrait des Métamorphoses d’Ovide et décrivant le processus de révélation de soi, véritable maïeutique moderne, processus de construction rendu possible par le regard bienveillant du professeur et son acceptation par l’élève-disciple. Fruit de la relation de confiance établie, cette « révélation » permet à l’élève d’atteindre le « meilleur de lui-même » en accédant à sa nature intrinsèque. Dans cette optique, le processus inverse du conditionnement social puisque cette relation d’apprentissage s’inscrit alors comme processus intégratif de co-construction, d’humanisation et d’accomplissement.
Contribuer à développer l’identité affective et intellectuelle de l’élève, c’est l’aider à franchir des étapes progressives :
- Restaurer son estime de soi ;
- Le (re)mettre en selle ;
- Produire un déclic en suscitant intérêt et désir ;
- Accomplir de concert un cycle de déconstruction-reconstruction pour qu’il puisse devenir un être libre et responsable dans ses pensées et ses actes ; ouvrir le champ des possibles en surmontant des résistances et conscientiser ses forces et faiblesses et ainsi libérer son énergie créatrice.
L’Autre comme condition d’épanouissement du besoin
« La dépendance, tant à l’égard de l’environnement que vis-à-vis d’autrui, sans lesquels les besoins ne sauraient trouver leur satisfaction est consubstantielle à la nature humaine » (Lenhardt), confirmant le constat initial de Rousseau et son concept de perfectibilité évolutive dans le rapport aux autres (Contrat social). Au sein de la classe, le rapport à l’autre trouve son expression optimale sous forme de l’alliance, posture fondamentale entre élève et professeur, basée sur une confiance réciproque et des objectifs dont la qualité conditionne l’accompagnement et permet l’instauration d’un rapport transferentiel influent sur les résistances aux apprentissages.
Nos besoins fondamentaux sont les objectifs intelligents de nos actions. Le besoin est « ce qui fait plaisir dans l’événement, il est étranger à la fuite, à la lutte et au repli sur soi ». La démarche du pédagogue consistera donc à aider son élève en ce sens.
La « Bonne » relation ou relation adaptée
La bonne relation se distingue de la mauvaise par un degré de satisfaction réciproque des besoins. Entre élève et professeur ou élève et pairs, la relation adéquate se définirait ainsi schématiquement comme psychologiquement bonne si elle conforte ou améliore l’appartenance, la sécurité, l’estime de soi. F. de Singly indique que le principe d’accompagnement permet à chacun de satisfaire ses besoins dans un processus de construction et d’accomplissement, induisant une distanciation de ses propres valeurs : être flexible. (Flexibilité : Adaptabilité + Souplesse = connexion). Une application de l’observation d’Edmund Burke selon laquelle « On ne peut agir efficacement qu’en travaillant de concert » …
Pour clore ce propos, nous rappellerons enfin que le meilleur outil du Prof, c’est lui-même !
Et que …
« Si la vie n’est qu’un passage, sur ce passage au moins, semons des fleurs ! » M. Montaigne
BIBLIOGRAPHIE
Aimelet-Périssol, C. (2002). Comment apprivoiser son crocodile. Paris : Robert Laffont
Albano, A.-M. (1995). Treatment of Social Phobia in Adolescents.De Boeck
André, C. & Lelord F. (2008). L’Estime de soi. Paris : Odile Jacob
Daillie, L. (2006). La logique du symptôme. Paris : Bérangel
Deleuze G. & Guattari F. (1980). Kafka : pour une littérature mineure. Paris : Les éd. de minuit
De Singly, F. (1996). Le Soi, le couple et la famille. Paris : Nathan
Filliozat, I. (2001). Que se passe t-il en moi ? Paris : Editions Jean-Claude Lattès
Lelord, F., André C. (2003). La Force des émotions. Paris : Odile Jacob
Poletti, R., Dobbs B. (1998). Lâcher prise. Genève : Jouvence Editions
Laborit, H. (1986). La nouvelle grille. Paris : Folio Essais
Lenhardt, V. (2013). Au cœur de la relation d’aide. Paris : InterEditions
Maslow, A. (1972). Vers une psychologie de l’être. Paris : Paris Fayard
Rousseau, J.J. (1762). Du Contrat Social. Amsterdam. Marc-Michel Rey
Taylor, C. (1998). Les Sources du moi. Paris : Editions du Seuil.
Watzlawick, P. (1988). Comment réussir à échouer. Paris : Editions du Seuil.
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Sandrine Pham, prof de français-Littérature à Montaigne, chargée d’enseignement EBI
TEXTE PUBLICATION UNIVERSITE PARIS 8. UFR PSYCHOLOGIE. TOUTS DROITS RESERVES.